Le silence des agneaux

Après avoir vécu trois ans en Inde, mon retour en France fut des plus difficiles. Une réadaptation longue et douloureuse avec, à chaque jour son cortège de surprises. L'une d'entre elles que je perçois de plus en plus, est cette lente, imperceptible et cependant si présente, loi du silence. Une loi du silence qui s'est accentuée, si tant est que cela fut possible, depuis les dernières élections présidentielles pathétiques nous obligeant, gens de gauche, à voter Jacques Chirac pour faire barrage au Front National. Hors du système, cette loi du silence n'apparaît pas trop. Sa discrétion est naturelle, comme toute loi du silence, celle ci s'applique principalement à un milieu bien précis, restreint et conservateur. Je suis encore stupéfait par la découverte d'une telle pratique que l'on pourrait qualifier de mafieuse, stalinienne, dictatorial. Ce milieu est celui des institutions artistiques, de l'art étatique et de son cortège de fonctionnaires. Parmi ceux-ci, ce sont ses serviteurs qui excellent le plus dans la maîtrise de ce silence, les maîtres, quant à eux, se permettant quelques incursions dans la vie démocratique. Avoir une discussion libre sur l'art en général et sur les arts contemporains en particulier semble être devenue, en dehors des poncifs de rigueur, totalement impossible. Parler publiquement d'art contemporain avec un directeur de FRAC, CAC ou encore d'Artothèque, à un directeur d'Ecole d'Art, devient une gageure. Poser une question autre que financière ou politique, et le silence s'installe, pesant, déroutant. Même poser simplement une question sur l'actualité artistique semble être déplacé. Prendre position est devenue le mode d'expression qui caractérise les naïfs, dont j'espère encore faire partie bien que cela me soit de plus en plus implicitement interdit. Pire s'exprimer semble être un signe manifeste d'incorrection, d'impolitesse. Le silence, celui qu'instaure toute machine lorsque celle-ci devient plus répressive que productive, le silence, celui qui, sournois, s'infiltre, ce silence qui eut failli retrouver la parole, est devenu, avec l'échec de la gauche, championne en titre de la résiliation, celui des agneaux prêt à être immoler sur l'autel du libéralisme, dans l'attente, l'on pourrait croire devant tant d'abnégation, d'une rédemption depuis trop longtemps attendu, d'un sacrifice libérateur, permettant à la bête humaine -au militant- agonisante, tel un phénix, de revivre de ses cendres.

Hervé Perdriolle, décembre 2002