Eloges du vulgaire et de la vulgarité
« Eloges du vulgaire et de la vulgarité » est le titre d’un court texte que j’avais écrit sur Hervé Di Rosa au tout début des années 1980.
Cela aurait pu être également le titre d’un essai sur l’œuvre de Francis Picabia ou sur celle de Marcel Duchamp.
L.H.O.O.Q. (La Joconde avec des moustaches, Duchamp, 1919), vulgaire et vulgarité ? Que nenni dirait les gardiens du temple, le contraire du vulgaire et de la vulgarité : de l’intelligence et de la finesse ! L.H.O.O.Q. rasée (La Joconde sans moustaches, Duchamp, 1965)! Finesse vous avez dit finesse ! Abrutis !
L’œuvre de Duchamp est à des années lumières de cet effarant culte que lui vénère depuis des décennies la secte des adorateurs de l’intelligence, croyance qui assimile pensée et diffuseur de bonnes odeurs pour cabinet de toilette.
Ça pu tellement au royaume de l’intelligentsia qu’il a fallu au fil des siècles élaborer un nombre insensé de diffuseurs de fragrances qui, a coup de dites finesses, subtilités, raffinements et autres subterfuges, ont tenté et tentent toujours de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.
Deuxième millénaire après un JC et nous sommes toujours dans la merde. Nous y sommes plus que jamais, jusqu’au cou, elle nous enveloppe et remonte jusqu’aux narines, s’engouffrent dans notre gorge jusqu’à parfois nous faire vomir. Omniprésente, nous ne pouvons plus l’ignorer ? Nous sommes aujourd’hui tous complices de crime contre l’humanité. Le nez dans la merde, on y est du matin au soir. Merde et cerveau parfois se ressemblent, même texture flasque, forme molle, contour boudiné !
Les œuvres de Picabia et de Duchamp ne sont en rien respectueuses. Elles sont facétieuses et auraient méprisées ce sérieux, quasi religieux, dont vous voulez les parer. Elles vous pissent à la raie et crachent sur vos tombes.
Eloges du vulgaire et de la vulgarité. Hervé Di Rosa est tout cela, « un chemin de croix à hauteur d’homme, païen, naïf et vulgaire » comme l’écrivait, je crois, Delphine Renard.
Vulgaire : comme commun, banal, à l’usage de tous. Vulgarité : comme trivial, paillard, apôtre du mauvais goût.
Associer le vulgaire à la vulgarité met en relief ces deux termes, les fait entrer dans la troisième dimension. Ainsi, ils passent du verbe à l’objet, du sens restreint du linéaire, du bréviaire, à celui infini du fétiche que l’on a de cesse d’observer sous tous les angles. L’accouplement sensuel de ces deux mots fait sens. Vulgaire : tout un chacun. Vulgarité : l’autre.
« Les Grotesques », cette série de scènes de genre met en peintures les personnages à gros nez issus du panthéon de personnages ordinaires et extraordinaires imaginés par Hervé Di Rosa. Physique débonnaire issu du temps de la réclame, touriste lambda d’une vie en Fujicolor (il ne leur manque que l’appareil photo en bandouillère), silhouette de décor pour bouteille de Pastis pas cher. Ces peintures, style cartes postales au décor grossièrement peint à coup de larges touches de pinceau et à grand renfort de couleurs criardes, sont une émanation du mauvais goût, non pas une copie, un plagiat, un hommage, mais l’essence, le nectar, du mauvais goût. Plus que toute autre, cette série échappe à l’idée que l’on se fait communément d’une œuvre d’art pour rejoindre les univers tout aussi grotesque de Dubout et autres auteurs pestilentiels. Otto Hahn confiait qu’il s’était interdit, pendant plus de vingt ans, d’écrire sur Bernard Buffet, pestiféré parmi les pestiférés, tant ces lignes, pour collaboration avec « l’autre », auraient pu mettre un terme à sa carrière de critique d’art. Aimer ou ne pas aimer Bernard Buffet n’est pas la question. Etre à même de distiller une telle censure intellectuelle est quasi surréaliste, infiniment absurde et totalement affligeant. L’intellectaucratie comme arme de reddition massive, émanation annihilante pulvérisée dans l’atmosphère. Combattre les odeurs, toutes les odeurs quelles qu’elles soient, est le credo de ses ayatollahs blancs qui pensent plus blanc que le blanc.
Grotesque : « San Antonio » ! J’aurais tant aimé que Frédéric Dard écrive un texte sur l’œuvre d’Hervé Di Rosa, une préface odorante, tonitruante. Frédéric Dard Grand Maître du Grotesque, ami du gros, de ses pets et de ses rots, de ses larges pognes encore beurré de tartines au saindoux s’étalant généreusement sur un large et blanc postérieur offert à la postérité énorme du fallacieux.
Marcel Duchamp, Frédéric Dard, Hervé Di Rosa ! Et si c’était ça le tiercé gagnant, la martingale, la vraie histoire de l’art !!!
J’en pisse dans mon froc à voir vos visages grotesques, ahuris, défaits par cette révélation d’une histoire de l’art puisant ses lettres de noblesse dans le lit du vulgaire et de la vulgarité.
Hervé Perdriolle, 1er juillet 2008